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Les Nuits 2026: Molchat Doma & Shame under the Suuns

La Nuit indie rock à guitares du samedi 23 mai se profilait comme la plus passionnante de toute la quinzaine. Une Nuit chaude dans tous les sens du terme qui a tenu toutes ses promesses dès l’entame des festivités.

En effet, le premier groupe à se produire sur une Fountain Stage inondée de soleil a d’emblée conquis le public encore assez clairsemé en ce début d’après-midi. Une donne qui allait progressivement s’inverser, d’autant que les derniers tickets s’étaient évaporés le matin même. Sur les starting-blocks, Sword II, quatuor originaire d’Atlanta qui bouclait sa première tournée européenne au Botanique. Mélodies entêtantes, guitares à la fois rugueuses (au point de casser une corde sans trouver bon de la remplacer) et cristallines (cette douze cordes au son très eighties) au service de trois voix complémentaires.

Un cocktail à l’efficacité redoutable quelque part entre Lush, Placebo et Sonic Youth lorgnant aussi du côté de Hole. De succulentes influences nineties que parsèment « Electric Hour », un deuxième album rafraîchissant sorti l’automne dernier. Seul bémol, ces interludes interminables pendant lesquels ils accordent leurs instruments avec grande précision. Résultat, un titre de moins à se mettre derrière l’oreille…

Quelques semaines après Geordie Greep, c’est un autre ex-membre de Black Midi qui s’est produit sur une scène du Bota. Cameron Picton, bassiste du regretté groupe Londonien, se trouve désormais à la barre de My New Band Believe, projet dont il assure la voix et l’une des guitares. Si le premier album récemment publié chez Rough Trade se révèle assez indigeste car à peu de choses près aussi barré que son groupe précédent, l’épreuve du live passe admirablement la route. En tout cas dans la foulée d’une intro plus Monthy Python que nature.

Accompagné d’un guitariste (qui cassera lui aussi une corde mais choisira de la changer), d’un bassiste et d’un batteur, il semble avoir simplifié les compositions en privilégiant l’immédiateté des arrangements plutôt que la subtilité orchestrale. Même si, à l’instar de son ancien collègue, il continue de bousculer les codes à tout va. Entre virtuosité et détours saccadés (« Actress »). Entre free jazz et vision country déstructurée (« In The Blink Of An Eye »). La constante ? Une voix énervée et passionnée qui renvoie vers celle d’Ezra Furman (« Lecture 25 »). Il en a sans doute perdu quelques-uns au passage mais rappelons-nous des débuts de Black Midi, lorsque l’on ne comprenait pas toujours où ils voulaient en venir. L’essence est la même, l’exigence aussi.

Notre première rencontre avec les Londoniens de Shame date des Nuits 2017, lorsqu’ils s’étaient produits sous le chapiteau en support de Sleaford Mods. À l’époque, ils n’avaient pas encore sorti leur premier album (le fantastique « Songs Of Praise ») mais en présentaient déjà des extraits dans un certain chaos. Neuf ans plus tard, si les disques suivants s’avèrent inégaux en comparaison, on ne peut certainement pas reprocher à Charlie Steen and co de se reposer sur leurs lauriers lorsqu’il s’agit de monter sur une scène. Celui-ci se retrouvera d’ailleurs rapidement torse nu en train de rouler des mécaniques et de commander des spectateurs chauds comme la braise.

Comment pourrait-il en être autrement après avoir mis le feu aux poudres d’entrée de jeu via « Concrete » et « Tasteless », deux extraits survitaminés de l’album susmentionné. Mais force est de constater que les extraits de « Cutthroat », le petit dernier en date, n’ont rien eu à leur envier d’un point de vue énergie fédératrice, « Cowards Around » et « Nothing Better » en tête. Cela dit, au fur et à mesure du set, tant sur scène qu’au milieu des pogos, l’aspect brouillon bordélique prendra le dessus (l’approximatif « Limpiao », « Born In Luton » en freestyle). D’autant que ce ne sont pas les sprints de l’insupportable bassiste (désormais à la coupe au bol peroxydée) qui rattrapent la sauce. Un détail sans doute à peine remarqué depuis la poussière d’un moshpit enthousiaste.

Paradoxalement, le groupe au nom le plus en adéquation avec la météo du jour se produira dans la pénombre de l’Orangerie. Une action délibérée dont les Canadiens de Suuns se sont rendus coutumiers depuis qu’ils explorent en profondeur des territoires hypnotiques et envoûtants. Leurs compositions se sont en effet complexifiées ces dernières années, au point de titiller de surprenantes influences dub doublées d’une voix robotique. Leur plus récente expérience a pris les traits d’une collaboration avec le producteur d’origine dominicaine Kelman Duran tout simplement baptisée « Suuns & Kelman Duran » publiée le mois dernier.

Ben Shemie et ses deux compères laisseront toutefois cette pièce de côté et profiteront du moment pour rôder plusieurs nouvelles compositions. Il est vrai que « The Breaks », le sixième album du groupe, fêtera bientôt son deuxième anniversaire. Un environnement certes moins introspectif mais tout aussi aventureux qui nous rappelle les raisons pour lesquelles ils nous avaient tapé dans l’œil voici une quinzaine d’années. Ils boucleront d’ailleurs leur set via un hit de cette époque, l’imparable « 2020 » bourré d’urgence. Outre ces nouveaux titres à l’agressivité saine, retenons un magnétique « Instrument » et un « Fish On A String » de plus en plus percussif. Sans hésiter la prestation de la journée.

Il nous a d’ailleurs fallu un certain temps pour reprendre nos esprits et se rendre compte que Molchat Doma avait débuté son set un quart d’heure plus tôt. À vrai dire, pour la majorité des spectateurs, le trio Biélorusse était la tête d’affiche incontestable de cette Nuit et la toute grand foule se pressait d’ailleurs au pied de la Fountain Stage. À l’instar d’Angine de Poitrine, il s’agit d’un phénomène improbable qui s’explique toutefois par l’utilisation d’un de leurs morceaux illustrant une vidéo TikTok devenue virale en 2020. Ils s’apprêtaient alors à sortir leur troisième album et n’avaient pas changé d’un iota leur vision synth-pop vintage que Depeche Mode avait popularisée au tout début des années 80, boîte à rythme comprise.

Une différence notoire toutefois : ils chantent en russe, ce qui ajoute de la froideur à des compositions parsemées en outre de bruitages cheap presque ringards. Pour peu, ils pourraient représenter leur pays à l’Eurovision. Mais cela fonctionne et les trois gaillards entamaient au Bota une mini tournée européenne en guise de remise en marche après la publication l’an dernier d’un album live et d’un autre de remixes. Au menu, un set best of exécuté sur une scène largement dépouillée par des musiciens au faciès glacial et un chanteur au curieux accoutrement (robe longue et mini jarretières en bas, barbe généreuse et calvitie naissante en haut). On passera sur les pas de danse maladroits qui les exclurait manu militari du concours susmentionné pour ne retenir que les mélodies entêtantes, la voix caverneuse et les sourires des festivaliers.

Retour ensuite à l’Orangerie pour la prestation en after de Stonks, le quatuor qui monte. Ils ont ainsi remporté en décembre un des trois sièges bruxellois du concours Soundtrack organisé par le webzine vi.be dont la mission est de mettre en avant les nouveaux talents nationaux. À notre niveau, c’est au Café Central en janvier 2024 que l’on a découverts le groupe emmené par le charismatique Hector Robinet. Depuis, leur post-post rehaussé de cuivres s’est aguerri au point de devenir incisif au fil du temps. Des mélodies accrocheuses de Fontaines D.C., leurs influences penchent désormais davantage vers celles, plus tourmentées, de Gilla Band. Après « Class Craic », un premier EP autopublié, ils en ont sorti un deuxième, « Badger », chez Exag’ l’an dernier mais sont désormais passés à autre chose.

Une évolution pleine de tension au sein de laquelle la trompette de Mathis Jeanne prend toujours une place prépondérante. Leur première partie de Ditz à l’Eden de Charleroi nous avait laissés sur notre faim, ils ont ce soir démonté l’Orangerie comme s’ils avaient fait cela toute leur vie. Un juste retour sur investissement pour le Botanique qui a récemment pris le groupe sous son aile dans le cadre de ses mandats résidentiels 2026. Cela dit, sans talent, on ne va pas bien loin et ces quatre-là en regorgent. Sans oublier ces visuels saccadés mettant notamment en valeur le complexe de la rue Royale fondu dans des visuels captés sur scène en direct. Ajoutez-y un public entièrement acquis à leur cause et de nouvelles compositions flippantes à la passionnante construction sinueuse. Encore un peu de patience avant de voir arriver un premier album forcément très attendu…

Organisation : Botanique

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