Jeronimo comme dans un rêve
Alors que l’on s’attendait plutôt à la suite de « Raid aérien », Jérôme Mardaga a surpris son monde en réactivant Jeronimo. Et en enregistrant par la même occasion ce qui s’apparente sans doute à son album le plus mature à ce jour tous projets confondus, « La difficulté des rêves ». Il est venu présenter ce bien bel objet (le contenant comme le contenu) dans une Rotonde du Botanique pleine à craquer.
Mais avant, place au blues écorché de Julien Gugel aka Jug qui a choisi d’exprimer son mal-être dans la langue de Molière. Le Bruxellois d’adoption au look de vieux rockeur avec ses cheveux gominées et sa moustache crayon en connait un bout sur l’art de manier la six cordes (il a notamment accompagné Charlie Winston et Saule en tournée). Il se produit d’ailleurs seul sur scène accompagné de son instrument, à l’exception d’un titre à la mandoline pour un délire électro-cabaret vaguement inspiré des années 30. Prolixe et avenant, il prend la peine d’éclairer ses textes aux influences un chouia tristounettes, comme sur « Le soulèvement de la Terre », récent titre sur lequel il se penche sur les maux de notre planète.
On pensait sincèrement que « Zinzin », le quatrième album de Jeronimo publié en 2013, constituerait le point final d’une histoire entamée à l’aube du millénaire. Une histoire démarrée conjointement à celle du label Hutois Anorak Supersport (le single « Ton éternel petit groupe » en est d’ailleurs la deuxième référence), grand fournisseur de Sacrés Belges au milieu des années 2000 (Soldout, Showtar, Starving…). Depuis, Jérôme Mardaga a multiplié les projets et les collaborations : les explorations modulaires de Thamel, la cold wave de « Raid aérien », sorti sous son propre nom en 2018 ou les grands espaces américains d’Everyone Is Guilty pour n’en citer que les principaux.
Cela dit, Jeronimo n’avait pas tout à fait disparu de sa mémoire. On se souvient notamment d’un concert épique à la Rock’s Cool de Namur en toute fin de Covid et d’un autre, plus conventionnel celui-là, dans les caves de l’Os à Moelle. Deux prestations en solitaire qui l’on sans doute encouragé à donner une suite à l’aventure. Celle-ci s’est matérialisée le mois dernier par la sortie d’un nouvel album, « La difficulté des rêves », qui marque un énorme bond en avant dans l’écriture et les arrangements.
Il ne faudra pas longtemps pour s’en rendre compte puisque le patiemment construit « Dans l’infini des premières fois » entamera judicieusement les débats. Entre nappes seventies, douze cordes limpide et texte déclamé, l’univers de Jeronimo prend une autre dimension. Fini le format pop formaté, place à des compositions pleines de nuances et à la délicate richesse orchestrale. Car si l’ami Jérôme a enregistré l’album en comité réduit, il se fait plaisir sur scène en s’entourant de musiciens d’une redoutable efficacité.
Aux côtés du fidèle bassiste Gaëtan Streel et du batteur Jérôme Danthinne (Showstar, The Loved Drones), on retrouve ainsi l’expressif Guillaume Vierset (Typh Barrow, Aucklane) dont les parties de guitare complémentent non seulement à merveille celles de son boss mais apportent surtout une profondeur à des compositions boostées par une dextérité naturelle. Davantage discrètes, la claviériste Laetitia Collet (Condore, Dan San) et la percussionniste Charlotte Lamby complètent un line-up explosif qui enverra notamment « Un avion pour Londres » (dédicacé au regretté Marc Morgan) et l’efficace single « Comme un fakir » vers des sommets de nervosité insoupçonnés à l’écoute de la plaque.
Parmi les nouveaux titres, « Arromanches » et « Le verre pilé sur les remparts » semblent transmettre le flambeau entre le Jeronimo actuel et l’ancien. On y retrouve en effet la patte des premiers albums augmentée des mots signés de et inspirés par Werner Moron. En revanche, les riffs lancinants et les percussions menaçantes de « Renards » permettront au groupe de s’aventurer dans des contrées moins conventionnelles. À l’instar de « Nos souvenirs martiens » d’ailleurs, autre composition méticuleusement travaillée au crescendo prenant qui aurait, selon nous, dû boucler le set principal en lieu et place du retenu mais pourtant bien nommé « Chanson de fin » auquel il sera enchaîné.
Outre la lecture intégrale de « La difficulté des rêves », le public aura droit à quelques extraits revisités du back catalogue de Jeronimo. Porté par une basse sinistre et l’enthousiasme des musiciens, un complètement réarrangé « L’été inoubliable » pèchera toutefois par une voix noyée. En revanche, la touche krautrock greffée à un méconnaissable « À Monaco » lui donnera une nouvelle fraîcheur. Entamé en solo, le toujours aussi attachant « Irons-nous voir Ostende ? » bénéficiera d’un final en full band à donner des frissons alors que l’intro planante de « Ton éternel petit groupe » lorgnera vers les délires progressifs de Pink Floyd avant de nouvelles lumineuses improvisations à la guitare.
On ne comprendra toutefois pas la démarche du leader qui décidera de remonter seul sur scène à l’entame des rappels pour une version dépouillée de « La fille sous l’eau » alors que le groupe l’aurait sans aucun doute métamorphosée en moins de deux accords. Et aurait par la même occasion épargné à nos oreilles le supplice de spectateurs s’improvisant chanteurs sans talent. Heureusement, « La lumière au bout du tunnel est un train » remettra les choses puissamment en place. Un final osé pour une prestation qui le sera tout autant.
SET-LIST
DANS L’INFINI DES PREMIÈRES FOIS
L’ÉTÉ INOUBLIABLE
À MONACO
UN AVION POUR LONDRES
COMME UN FAKIR
ARROMANCHES
LE VERRE PILÉ SUR LES REMPARTS
IRONS-NOUS VOIR OSTENDE ?
TON ÉTERNEL PETIT GROUPE
RENARDS
NOS SOUVENIRS MARTIENS
CHANSON DE FIN
LA FILLE SOUS L’EAU
LA LUMIÈRE AU BOUT DU TUNNEL EST UN TRAIN
Organisation : Botanique
