KAPLAN, Benji – Chorando sete cores
Ce qui suit n’est pas simple à classer parmi nos tiroirs rock, folk, blues ou jazz dans lesquels nous avons l’habitude de ranger nos chroniques. Mais c’est un voyage très plaisant dans un univers musical à la fois complexe et très frais, une sorte de musique de chambre pour grands espaces ou un exercice de musique classique révolutionnaire, comme on veut. Cette étrangeté est due au talent de Benji Kaplan, un personnage lui-même difficilement classable. Né à Brooklyn des œuvres d’un père cubain d’origine juive russe et d’une mère juive autrichienne, Benji Kaplan réunit à la fois la culture new-yorkaise, centre-européenne, latino et brésilienne, ce qui aboutit à un riche mélange de sonorités et de couleurs.
La couleur et importante pour Benji Kaplan, qui a commencé par faire de la peinture avant de se tourner vers la musique. Il conçoit sa musique comme un tableau, mais aussi comme un scénario de film, qui construit et donne une ossature quasi-visuelle à ses compositions virtuoses et virevoltantes. Au cours de sa carrière discographique, Benji Kaplan a ainsi sans cesse évolué. Son premier album « Medidações no violão » est une œuvre solo qui révèle ses exceptionnelles qualités de guitariste. « Reveries em som » passe en mode duo avec la flutiste Anne Drummond et « Uai Sô » (2016) met en lice des ensembles variés qui soulignent l’étendue de son spectre et de ses expérimentations musicales.
Avec ce nouvel album « Chorando sete cores » (que l’on pourrait traduire par « sept petits oiseaux piaillant »), Benji Kaplan introduit une luxuriance d’interactions diverses et tournoyantes dans nos oreilles. Il convoque à nouveau Anne Drummond, ainsi que Remy Le Beouf (clarinette) et David Byrd-Marrow (basson) pour déambuler dans une forêt vierge de sons tropicaux et de compositions serrées. L’esprit brésilien est bien présent au travers du jeu de guitare de Kaplan, qui sait aussi mettre en scène de façon magistrale l’interactivité des autres instrumentistes, qui parviennent à jouer ensemble de façon harmonieuse tout en exécutant leur propre partition de manière libre et souvent échevelée.
Treize pièces instrumentales forment une sorte de trame, avec une progression bien définie et rythmée, comme un scénario de film. On fait connaissance avec le groupe sur les quatre premiers morceaux, où les musiciens nous introduisent à leurs instruments, une association joyeuse entre cordes et vents. Puis l’histoire se corse, avec cinq nouveaux titres qui s’approfondissent en termes de symphonie et de mouvements. On arrive alors à une apogée sur deux morceaux (« A trickter’s bolero », tour de force de lumières, de vibrations et de sonorités enchanteresses, et « Coisa carioca », où l’intrication entre les harmonies de l’ensemble et les sorties individuelles est à son sommet). Puis c’est un hommage à Django Reinhardt (« Samba for Django ») qui nous achemine tout doucement vers la sortie, encore marquée par les doux frémissements de « Leaves in the wind ».
Avec Benji Kaplan, c’est un peu comme si Erik Satie débarquait en plein carnaval de Rio. A un tel niveau de confrontations musicales, il est clair que le dernier album de ce prodige de la guitare vaut le coup d’être écouté.
Pays: US
Autoproduction
Sortie: 2017/11/03
