MOTÖRHEAD – Bad Magic
Le monde du métal a depuis plusieurs mois des yeux inquiets braqués sur l’état de santé de Lemmy Kilmister, fondateur, patron incontesté et figure tutélaire de Motörhead, le groupe de rock ‘n’ roll absolu qui régente le hard rock depuis maintenant 40 ans.
Lorsque ce groupe est créé en 1975 par un junkie patenté viré de chez Hawkwind pour son comportement extrême en matière de drogues (venant d’Hawkwind, il fallait quand même le faire…), qui aurait parié une demi-guinée sur des chances de survie aussi vastes pour Motörhead? Et pourtant… Lemmy a tenu le coup, miraculé ayant évité les cures de désintoxication, ayant surmonté des kilotonnes d’amphétamines avalées par brouettes entières, ayant surnagé dans des piscines de Jack Daniel’s absorbé avec des pailles larges comme des pipe-lines. Le voilà maintenant arrivé au seuil des 70 ans mais il y a peu de temps, quelques signes avant-coureurs du cimetière, petites railleries cardio-vasculaires ou moqueries diabétiques, sont venus gripper l’indestructible machinerie. L’homme aux verrues légendaires a dû annuler plusieurs tournées pour se reposer et goûter l’air mentholé des cliniques.
Mais ces coups de semonce n’ont pas encore été fatals et voici Lemmy et ses sbires Phil Campbell (guitare, en service depuis 1984) et Mikkey Dee (batterie, arrivé en 1993) de retour dans les studios avec « Bad magic », qui vient de sortir des usines d’armement. C’est le 22e album de Motörhead, qui sert depuis une quinzaine d’années des galettes de plomb fondu avec une régularité d’horloge bisontine, à raison d’un album tous les deux ans.
Alors, que trouve-t-on dans ce toujours difficile 22e album? Sans surprises, du Motörhead, bien sûr. Car s’il est un groupe capable de se renouveler en faisant toujours la même chose, c’est bien la bande à Lemmy, toujours compacte, obstinée dans la défense du rock ‘n’ roll authentique et intraitable sur le riff enrichi en testostérone de gorille. Le groupe balance un son énorme, dû à la production de Cameron Webb, préposé aux disques de Motörhead depuis « Inferno » en 2004. Ici aussi, même le producteur ne change pas; il ne faut pas bousculer Lemmy dans ses habitudes.
Le seul changement notable dans Motörhead est le régime alimentaire de Lemmy, qui a abandonné le Jack Daniel’s-Coca pour la vodka-orange, moins riche en sucres, histoire de ménager son diabète. Pour le reste, on conserve les riffs ébouillantés, les rythmiques de dragsters fumants et la voix de vieil ours rhumatisant de Lemmy, qui garde encore toutes ses facultés aux cordes vocales et aux cordes de basse. Son fidèle bretteur Phil Campbell assène des solos carnassiers et fiers sur une impeccable succession de morceaux aptes à faire trembler les pyramides d’Egypte (« Victory or die », « Thunder and lightning », « Fire storm hotel », « Shout out all of your lights », « Electricity », « Evil eye »). Un invité, et pas des moindres, vient se joindre au boucan sur « The devil » : Brian May, le guitariste astrophysicien de Queen, qui participe à ce qui est sans doute un des meilleurs morceaux de cet album. Autre morceau remarquable, la ballade « Till the end » qui extraie des instruments toute la force et la foi électrique des gens de Motörhead, qui sont au fond de grands sentimentaux (mais si, mais si…).
Mais on n’a jamais vu Motörhead s’épancher trop longtemps sur la larmichette et le combat d’artillerie lourde reprend avec « Tell me who to kill », prélude au dernier tiers de l’album, qui se termine sur une reprise du « Sympathy for the devil » des Rolling Stones. Là, on s’attaque à du gros, il fallait oser mais quand on s’appelle Motörhead, on a tous les droits et c’est même les Rolling Stones, qui n’ont plus sorti un album depuis dix ans, qui devraient reprendre des chansons de Motörhead, qui a sorti cinq albums depuis dix ans. La version de Motörhead est sobre, calme mais ferme et monte subtilement en puissance, jusqu’à de nouveaux solos dévastateurs de Phil Campbell. Un joli coup, donc, pour Motörhead qui abordait une chanson assez casse-gueule en termes de reprise.
S’il fallait noter ce nouvel album sur une échelle de 22, bien sûr, « Bad magic » serait assez loin des sacro-saints « Overkill », « Ace of spades » ou « Bomber ». Il rivalise sans problème avec « Iron fist », « Rock and roll », « Bastards », « Kiss of death » ou « Motörizer » mais il peine à supplanter « Inferno » ou le dernier « Aftershock ». De ce fait, il arriverait bien 13e ou 14e sur 22 dans le palmarès des albums de Motörhead. Mais en tenant compte de l’incroyable résistance de ce diable de Lemmy, ce nouvel album, comme tous les disques de Motörhead, est encore une fois d’une formidable valeur.
Pays: GB
UDR Music
Sortie: 2015/08/28