CASHMAN, Ray – Rough & tumble south
Le moins que l’on puisse dire, c’est que Ray Cashman est allé chercher le blues authentique là où il gisait encore. Il a formé son esprit et son corps dans l’espoir unique d’un rendez-vous ultime avec le blues, au point de fusionner avec son genre musical de prédilection.
Première qualité de Ray Cashman : il vient du Texas. Bon, ça, le Texas, pour un aspirant bluesman. Le blues texan, de ZZ Top à Johnny Winter en passant par Stevie Ray Vaughan, Lightnin’ Hopkins ou T-Bone Walker est une école de haute volée qui a engendré une des plus nobles castes de la profession. Cashman serait né au Groenland ou dans le désert de Gobi, son avenir de bluesman aurait été sérieusement compromis. Deuxième qualité du bonhomme : il est sportif. Footballeur, baseballeur, et même une expérience dans la lutte et huit années de rugby. Voilà qui forge le caractère. Quand une mêlée d’avant-centre ou d’ailiers flirtant avec le quintal vous est passée dessus, on voit les choses autrement, en mode combat pour la survie, terreau idéal pour la philosophie blues. Et le combat, Cashman connaît aussi, rapport à sa troisième qualité : trois ans dans l’armée US, dont une à la frontière ultra-sensible entre les deux Corées. De quoi affûter sa pensée à l’idée que tout pourrait voler un jour en fumée par la grâce des petits joujoux nucléaires que les puissants abritent dans leurs sous-sols. Et de se remettre une couche de blues entre les oreilles.
Et on n’insistera pas sur la profession régulière du bonhomme, la menuiserie, la charpente, la construction de maisons, soit la satisfaction de travailler de ses mains et de suer sur l’établi, encore de quoi se frotter au blues. Mais ce qui a sans doute formé l’authentique attitude blues de Ray Cashman, c’est sa jeunesse passée à écouter les vieux bluesmen noirs dégoiser dans les juke joints, à capter le souffle du blues dans le microsillon des disques de Leadbelly, Son House, Muddy Waters, Bob Dylan, Willie Nelson ou Johnny Cash. Ray Cashman est même adoubé par le grand Billy Gibbons de ZZ Top, qui bavarde un jour avec lui à l’issue d’un concert d’un de ses premiers groupes (les Tequila Cowboys) et lui enseigne quelques trucs à la guitare, comme un vieil escroc transmet son savoir à des marlous en herbe.
Cashman, profil abrupt de rude ouvrier du Sud, formé à tous les métiers, généreux et simple, mène sa petite carrière de bluesman en dehors des grands chemins commerciaux où règnent l’esbroufe et l’argent. Il signe ici son cinquième album, un « Rough & tumble south » tout simplement suprême en termes d’authenticité et de sensibilité blues. Avec ses camarades Adam Verone (batterie), Ollie Oshen (violon) et John Estes (basse), Ray Cashman a mis au point onze titres navigant entre blues velouté (« Food song ») ou musculeux (« Nobody but you »), country brinquebalante (« Simple life ») ou tonique (« Mudbugs »). Quelques cuivres soulignent le côté bastringue de « Feeling no pain », un orgue s’insinue dans « Moving fast » pour y donner un petit aspect soul du meilleur goût. « Evangeline » est une plongée au cœur de la tradition des blues shouters qui hantaient les rives du Mississippi dans les années 1920. Au contraire, « Skin » semble plutôt reluquer du côté du heavy rock, avec sa guitare clinquante et sa rythmique alourdie. Le disque se termine par le petit instrumental « Holcomb roll », prélude au profond et grave « Devil and I » et au plus virevoltant « Turn the key ».
Chaque morceau de cet album a sa personnalité, est traversé par une approche fine et subtile, ce qui n’ôte en rien l’aspect rustique du blues et de la country de Ray Cashman, qui se pose ici en orfèvre, un peu à la manière de Duke Robillard. Le moteur de cette Cadillac qu’est « Rough & tumble south » est réglé aux petits oignons et l’engin vous emmènera dans dommages très loin sur la route du blues et de l’Amérique profonde. À ne pas manquer.
Pays: US
D Bomb Records
Sortie: 2013/02/15