L’Élixir antidépresseur de Suede
Avec « Antidepressants », Suede a enregistré son cinquième album depuis sa reformation en 2010, soit autant que lors du premier round. Un album consistant qui tient la comparaison vis-à-vis de ses prédécesseurs et que le groupe est venu présenter dans une grande salle de l’AB pleine à craquer.
La bonne nouvelle, c’est qu’à l’intérieur du tourbus, il y avait de la place pour Swim School, quatuor écossais dont la mission est d’ouvrir cette tournée européenne. Quatre looks et autant de personnalités différentes composent la formation originaire d’Edimbourg qui a publié son premier album à l’automne dernier. Emmenés par une blondinette à la voix puissante peut-être un rien trop appuyée par moments, ils officient dans un registre shoegaze soutenu, comme si NewDad ou Deary empruntaient une direction un rien plus metal dans les riffs et l’attitude. Une bonne surprise qu’il n’a pas été possible de prolonger au stand merchandising, celui-ci ayant été dévalisé lors des dates précédentes. « We’ll be back in Belgium », nous ont-ils promis d’un air désolé.
Clin d’œil à ceux qui achètent encore la version physique des albums, l’image illustrant le CD et l’étiquette centrale du vinyle du dernier Suede était projetée sur les ailes latérales de l’AB, tournant inlassablement dans le sens des aiguilles d’une montre. Une sorte de logo anti-nucléaire barré des mots « Broken Music For Broken People », du titre d’un extrait d’« Antidepressants », le dixième et très réussi album en question. Plus sombre que le précédent tout en restant mélodiquement accrocheur, il démontre que le groupe parvient à se réinventer tout en assumant son passé. Ils ont ainsi notamment réédité « Dog Man Star » pour son trentième anniversaire et ajouté un disque bonus à la compilation de faces B « Sci-fi Lullabies » à l’occasion du Record Store Day l’an dernier.
Quoi qu’il en soit, c’est avec deux extraits du nouvel album qu’ils entameront les débats pied au plancher. Au terme d’une intro binaire presque technoïde, « Disintegrate » permettra au public de déjà se défouler en scandant le refrain défilant sur l’immense écran derrière les musiciens. Dans la foulée, « Antidepressants » fera honneur à son titre en générant de généreux sourires. Au milieu de tout cela se trouve un Brett Anderson dans une forme olympique qui virevolte de gauche à droite en haranguant la foule. « Come on, gimme your hands! », répétera-t-il à foison, encourageant la communion avec un public « rowdy crowdy », comme il le dénommera.
Inutile de préciser qu’une fois arrivé au terme de « Trash » et d’« Animal Nitrate », premiers hymnes de la soirée enchaînés sans respiration, sa chemise blanche avait déjà absorbé une certaine dose de sueur. Mais contrairement à Morrissey qui en change régulièrement, il la gardera jusqu’au terme du concert, rappels compris. Outre sa légendaire maîtrise du câble de micro (la seule chose qu’il ne fait pas avec, c’est sauter à la corde…), il s’est découvert une nouvelle passion en se faufilant au milieu des premiers rangs, ne refusant ni accolade ni selfie, accentuant encore son statut d’idole auprès de certains fans en transe.
Sur scène, le bassiste Mat Osman, en position centrale, orchestre l’ensemble. Le batteur Simon Gibert profite du moment alors que le guitariste Richard Oakes semble dans un trip intense. Seul Neil Codling paraît quelque peu absent, quoi qu’essentiel lorsqu’il troque sa guitare contre des claviers. Comme sur l’envoûtant « Flytipping » et surtout cette version piano-voix à donner des frissons de « Still Life » entamée par Brett à même le sol. Entre les coups, ses chœurs saccadés accentuent le caractère hargneux de certaines compositions, « Personality Disorder » en tête.
Si certaines paroles apparaissent sur l’écran, il ne s’agit toutefois pas d’un karaoké géant (sauf peut-être les « La La La » de « Beautiful Life » en clôture du set principal… et au-delà). Au contraire, le large espace est utilisé pour diffuser des images ou des vidéos en rapport avec le titre joué (le bébé sur la pochette de « New Generation », le cerf cabré sur celle de « So Young ») mais toujours dans un environnement sombre, à l’image de la pochette d’« Antidepressants » où l’on voit Brett à contre-jour affublé d’ailes d’anges constituées de carcasses bovines.
La dernière fois que Suede s’est produit à Bruxelles, c’était au Cirque Royal en mai 2022 pour le vingt-cinquième anniversaire de « Coming Up ». Ce jour-là, ils avaient joué en exclusivité mondiale le premier extrait d’« Autofiction », l’album à paraître quelques mois plus tard. « She Still Leads Me On », composé en mémoire de la maman de Brett, se démarquera encore ce soir par son pouvoir émotionnel derrière des riffs soutenus que l’esprit post-punk de « Shadow Self » amplifiera. Pour l’anecdote, c’est également à Bruxelles, aux studios ICP, qu’a été enregistré « Antidepressants ». La construction addictive de « June Rain » et la basse groovante de l’excellent « Trance State » constitueront deux autres moments-clés dans la découverte de la plaque sur scène.
Bien entendu, le back catalogue du groupe regorge de hits et ceux-ci maintiendront la température de l’AB à ébullition. On pense à ce furieux triptyque composé de « New Generation », « Filmstar » et « Can’t Get Enough », balancé d’une traite dans l’ambiance que l’on vous laisse imaginer. En fin de set, celui entamé par l’entêtant « Everything Will Flow » débouchera sur deux tueries sans nom. « So Young » et « Metal Mickey » nous replongeront ainsi dans la hype générée par le groupe au début des nineties.
Le seul bémol de la soirée résidera sans doute dans des rappels un peu chiches. Si « Dancing With The Europeans » possède tous les ingrédients d’un futur classique en plus du symbole qu’il véhicule, il aurait mérité d’être entouré de l’une ou l’autre pépite indie comme « We Are The Pigs » ou « Saturday Night ». Cela dit, si l’on compare « Antidepressants » à « A New Morning », l’album qui marquait le chant du cygne de Suede MK1 présenté ici-même en 2002, l’avenir semble serein. C’est ce qui s’appelle une reformation réussie…
SET-LIST
DISINTEGRATE
ANTIDEPRESSANTS
TRASH
ANIMAL NITRATE
THE DROWNERS
PERSONALITY DISORDER
FLYTIPPING
NEW GENERATION
FILMSTAR
CAN’T GET ENOUGH
JUNE RAIN
SHE STILL LEADS ME ON
SHADOW SELF
TRANCE STATE
STILL LIFE
EVERYTHING WILL FLOW
SO YOUNG
METAL MICKEY
BEAUTIFUL ONES
DANCING WITH THE EUROPEANS
Organisation : Live Nation
