You Jehnny Beth, You
Artiste multidisciplinaire confirmée, Jehnny Beth promotionne actuellement son deuxième album solo publié l’été dernier, l’exigeant et tourmenté « You Heartbreaker, You ». Accompagnée de son solide groupe, elle a retourné une Orangerie du Botanique entièrement acquise à sa cause via un set d’une intensité sans égal.
À tel point qu’avec le recul, la prestation de Mek’Dr’Dr paraîtra bien gentillette, à défaut d’être originale. Les sautillantes compositions bricolées du duo bruxellois ont en effet tout pour intriguer, à commencer par la collection de clochettes et de cowbells sur laquelle tapote la percussionniste Sara De Wit. D’autant que des objets usuels comme un saladier en bambou et une bouteille de vin élargissent un univers sublimé par la basse groovante de sa comparse Mien Heyvaert. Leurs voix criardes et des nappes de synthé délibérément cheap complètent cette improbable union imaginaire entre Devo, Talking Heads et le label Real World de Peter Gabriel. Plus proche de nous, la démarche minimaliste de Pega en plus décalé offre un point de comparaison assez pertinent.
Après une parenthèse cinématographique qui l’a notamment vue participer au triomphe d’Anatomie d’une chute de Justine Triet en incarnant Marge, l’accompagnatrice de l’enfant mal-voyant, Jehnny Beth a réenfilé son costume de musicienne. Depuis la séparation de Savages (dont le concert il y a pile dix ans dans cette même salle était juste dingue), elle s’est focalisée sur sa carrière solo au sens large du terme puisqu’après « To Love Is To Live » en 2020, elle s’est octroyée une surprenante parenthèse country aux côtés de Bobby Gillespie, le leader de Primal Scream, pour « Utopian Ashes ». Sans oublier un nombre incalculable de collaborations, la dernière en date étant le tout chaud « Look At Me » en compagnie de Mike Patton.
« You Heartbreaker, You », deuxième effort publié sous son propre nom, la voit emprunter une direction plus tranchante et constituera l’ossature du set joué ce soir. À commencer par un « Broken Rib » aussi sinistre qu’enlevé qui lancera les débats d’une voix trafiquée. Intenable sur scène, la Miss se retrouvera bien vite au milieu du public pour orchestrer les premiers pogos au son de l’agressif « High Resolution Sadness », dont le titre sera hurlé en chœur par des spectateurs chauds comme la braise. L’intensité ne retombera pas à son retour sur scène, l’encourageant à se débarrasser de la veste à l’effigie du titre de l’album qu’elle portait jusque-là.
À ses côtés, outre son partenaire guitariste Johnny Hostile et le batteur Wendy Killman aux cheveux courts peroxydés qui cogne comme un possédé, on retrouve un nouveau venu en mode corbeau à la basse, Hughes Rive. Ce petit monde évolue en symbiose et permet aux différentes compositions d’encore grimper en puissance tout en accentuant le sentiment ténébreux dégagé par l’immense banderole inspirée de l’affiche d’un film d’horreur qui trône à l’arrière de la scène.
C’est en tout cas ce qui nous a sauté à l’esprit lors de la cover de « In Heaven », BO du célèbre Eraserhead de David Lynch entamée par une démonstration vocale de haut vol. Juste avant, le soutenu « No Good For People » et un « Innocence » plein d’anticipation contribueront à affoler l’Orangerie particulièrement réactive. Un peu plus tard, une autre cover tout aussi réussie, celle du « Army Of Me » de Björk, accentuera le côté flippant de l’original.
En parlant d’originalité, si un groupe comme Sons organise pendant ses concerts des concours du plus grand nombre de crowdsurfers simultanément en action, Jehnny Beth, de son côté, improvise un match de pompages entre deux spectateurs. Après en avoir exécuté une bonne douzaine au préalable, preuve d’une condition physique irréprochable (elle ne boit pas et ne se drogue pas). La raison ? « Push-Ups », titre de Sextile sur laquelle elle pose sa voix et dont la version live renvoie au « Walking, Flying » de Whispering Sons, le groupe de Fenne Kuppens avec qui elle partage une certaine théâtralité.
En roue libre complète à partir de ce moment-là, la seconde partie du set verra le groupe s’en donner à cœur joie, entre hargne mesurée (« Reality »), délicieuse noirceur (« Stop Me Now ») et approche glaciale (« Out Of My Reach »). On retiendra également les sonorités industrielles d’« Obsession » alors que la chanteuse donnera encore de sa personne sur un « How Could You » complètement réarrangé en participant activement aux mouvements de foule soigneusement générés par ses soins.
Cela dit, la machine fera mine d’atterrir en douceur lors des deux derniers titres qui la verra interpréter « I’m The Man » dans l’obscurité la plus totale si ce n’est une lampe torche rouge dirigée vers son visage. Juste après, à l’entame faussement zen d’« I See Your Pain » succèdera une ultime explosion au terme de laquelle elle quittera la scène non sans avoir serré les mains des spectateurs du premier rang. Pas de rappels ? Non, ils auraient été inutiles…
SET-LIST
BROKEN RIB
HIGH RESOLUTION SADNESS
I STILL BELIEVE
NO GOOD FOR PEOPLE
INNOCENCE
IN HEAVEN
PUSH-UPS
REALITY
STOP ME NOW
ARMY OF ME
OUT OF MY REACH
OBESSION
HOW COULD YOU
I’M THE MAN
I SEE YOUR PAIN
Organisation : Botanique
